Ella et Arthur : Chapitre 5

couple hands love sitting

Temps présent. Haute-Savoie.

Le mardi suivant, mon rendez-vous médical étant prévu à 11 h, je me lève particulièrement tôt pour être sûre qu’aucun document de mon dossier médical ne manque et que je serais bien à l’heure. J’en profite, sur les recommandations de Catherine, pour prendre rendez-vous l’après-midi même chez un garagiste. Ceci, afin qu’il me propose différentes solutions pour que mes pneus ne glissent pas sur la neige. Je reconnais que ce point m’angoisse quelque peu.

En attendant que ce soit le cas, je me dirige très lentement en direction de l’hôpital où se situe mon rendez-vous laissant bien volontiers tous les véhicules qui le souhaitent me doubler. Quelques-uns ne manquent pas de me klaxonner au passage. A cet égard, je pense que mon immatriculation en « 75 » ne doit pas jouer en ma faveur.

Le trajet de la bergerie à l’hôpital dure environ trente minutes. A mesure que je me rapproche de mon lieu de destination, mon estomac se contracte. L’angoisse sans doute. Je crois que j’ai peur de ce que je vais encore apprendre sur ma santé ou mon avenir.

J’arrive à Thonon avec une heure d’avance. Je décide donc d’aller me chercher un café et j’ai justement repéré une boulangerie qui se situe à environ 200 mètres de l’hôpital. A mesure que je me rapproche de la boulangerie et, alors que je suis légèrement distraite par les devantures des magasins, je ne vois pas le drame arriver.

Le drame en question se présente sous la forme d’un passage piéton et d’une personne âgée bien décidée, malgré sa lenteur, à le traverser. Dès que mes connexions neuronales me signalent que je suis sur le point de percuter cette pauvre personne, mon pied enfonce la pédale de frein de toutes ses forces. Moi qui espère voir ma voiture piler, suis rapidement décue. En raison de la probable existence d’une plaque de glace sur la chaussée, mon cauchemar se transforme en réalité et je constate avec impuissance le glissement de mon auto sur le sol bétonné, poussée par sa propre inertie. Heureusement, la chaussée semble inclinée et entraine ma voiture sur la droite. Au bout d’un temps ralenti qui me parait interminable, ma clio finit par percuter l’une des voitures stationnée sur le bas-côté. La personne âgée est sauvée, mais l’alarme de la voiture percutée se déclenche et assomme mes oreilles.

Heureusement, le choc n’a pas eu lieu à grande vitesse et les dégâts semblent légers. Quand, au bout de quelques secondes je sors de ma torpeur, je constate qu’en dehors de mes mains tremblantes, je semble indemne. Coup d’oeil à droite.Dieu merci, la voiture que j’ai percutée était sans passager. Les badauds s’accumulent déjà tout autour des deux voitures. Je tente alors de m’extraire de la mienne. Plusieurs personnes viennent me voir pour savoir si je vais bien et je les rassure en leur disant que je n’ai rien.

Brutalement, le bruit assourdissant de l’alarme de l’autre voiture s’arrête, vite remplacé par ce qui ressemble à des hurlements d’homme en colère. Encore sonnée, je tourne mon regard en direction du lieu de provenance desdits cris. D’ailleurs, je ne suis pas la seule puisqu’absolument tous les regards se tournent dans cette direction. C’est alors qu’émerge de la foule, un homme brun d’une trentaine d’années. Sa coupe de cheveux est impeccable, tout comme son costume recouvert d’un long manteau bleu marine. Encore choqué, mon esprit me suggère que si la colère ne déformait pas les traits de son visage, j’aurais immanquablement qualifié cet homme de séduisant. Malheureusement, étant donné qu’il semble est le propriétaire du véhicule abîmé, il semble évident que la séduction ne s’installera pas dans notre relation. Il suffit de lire dans son regard horrifié pour comprendre que nous ne pourront même pas être amis.

– Ma Jaguar ! crie-t-il. Mais enfin, vous ne pouvez pas apprendre à conduire ? Vous savez combien elle m’a coûté cette voiture.

Jaguar ? Je me penche par-dessus le capot de ma Clio 2 et comprends rapidement les raisons de la colère de ce monsieur. Rien que la peinture de sa voiture doit valoir le prix de la mienne (dans son entier). Jaguar ou non, elle brille de mille feux et c’est sans aucun doute une très belle voiture… que je viens d’emboutir !

– Je, je suis désolée, j’ai tenté de freiner et j’ai perdu le contrôle, tenté-je de me justifier. Ma voiture a du glisser sur une plaque de glace ou je ne sais quoi.

– Non, mais vous me prenez pour un con, en plus ? Quelle plaque de glace, on est en plein centre-ville et les rues sont salées toutes les demi-heures ici !

Je suis choquée par le ton qu’emploie cet homme. Je comprends qu’il soit en colère par ce qui vient d’arriver à sa voiture, mais il ne faut pas exagérer quand même. Puisqu’il se permet de me parler ainsi, il va voir à son tour de quel bois je peux me chauffer.

– Hey dis donc, espèce de mal élevé, l’interpellé-je. Au lieu de beugler comme un âne parce qu’il y a trois rayures sur votre carrosse. Vous auriez plus me demander si j’allais bien, je vous rappelle que je viens d’avoir un accident.

– Ne vous inquiétez pas, je suis médecin et je sais déjà que vous allez très bien ! Ce qui est loin d’être le cas de ma voiture dont vous venez d’emboutir la porte-conducteur. Et vous pouvez me dire comment je vais me déplacer en attendant les réparations ?

Mais quel impoli, celui-ci ! J’ai bien envie de lui faire ravaler son arrogance.

– Vu le prix de votre voiture, comme vous le dites, je ne me fais aucun souci pour vous. Au pire, un peu de marche vous aidera certainement à dégonfler vos chevilles.

Son visage outragé tourne au pivoine.

– Calmez-vous donc un peu, jeune homme. Intervient la vieille dame que j’ai failli tuer quelques minutes plus tôt. C’est pour éviter de me reverser que cette jeune fille a freiné brusquement. Par ailleurs, elle dit vrai : sa voiture a effectivement glissé sur quelque chose, sinon elle n’aurait jamais atterri dans votre portière.

Le médecin semble se retenir d’insulter la vieille dame. Je crois qu’elle en a parfaitement conscience, mais elle ne se laisse pas démonter pour un sou et ose même ajouter.

– Si vous ne la croyez pas, ni moi d’ailleurs, je vous propose de demander aux autres personnes ayant assisté à l’accident ou bien d’aller vérifier ce sur quoi sa voiture a bien plus glisser.

C’est alors qu’un miracle se produit : plusieurs témoins viennent à ma rescousse et affirment que ma voiture a effectivement glissé sur le bas-côté. Je n’avais pas remarqué qu’autant de personnes se trouvaient dans les alentours au moment où j’ai eu l’accident. Conscient de se trouver en minorité, le médecin outragé ne pipe plus mot. À mon avis, il doit être du genre à battre en retraite maintenant pour assurer sa vengeance plus tard. En tout cas, il ne reste plus qu’à savoir ce qui a pu faire glisser ma voiture comme ça. En compagnie de plusieurs témoins, nous remontons la route de quelques mètres et apercevons à l’unanimité une plaque de glace suffisamment large pour être à l’origine de l’accident. L’homme à la Jaguar ne peut plus rien dire. Je ne suis pas entièrement responsable de cet accident, la Municipalité l’est tout autant que moi.

Sur ce, il semble enfin suffisamment calmé pour que nous nous lancions dans la rédaction d’un constat amiable. Par chance, j’en ai toujours un dans ma boite à gants. Lui, en bon médecin, a toujours un stylo dans la poche de sa veste. Il remplit le premier la partie du constat sur les informations personnelles puis me confie le document pour que j’y inscrive les miennes. Je commence à remplir la feuille, quand tout d’un coup, je me stoppe net en observant la feuille. En une seconde, mon cœur descend dans mon estomac. Je n’en crois pas mes yeux :

– Vous vous appelez Arthur Bringer ?

Le docteur se tourne brusquement dans ma direction.

– Pardon ? Oui, effectivement c’est mon nom. Et bien ?

-Oh merde ! laché-je bien malgré moi.

– Et bien, qu’y a-t-il ? Nous nous connaissons ?

Dois-je lui dire la vérité ou m’enfuir en courant ? De toute façon il finira bien par découvrir la vérité puisque mon nom et mes coordonnées apparaîtront à deux endroits différents dans la même journée. Je prends donc le risque de lui dire la vérité.

– Ce qu’il y a, c’est que je m’appelle Ella Matthieu et que je suis votre rendez-vous de 11 h à l’hôpital.

Son regard me scrute avec intensité. Il a l’air aussi choqué que moi qu’une telle coïncidence ait pu se produire et doit certainement se demander ce qu’il convient de faire dans une telle situation.

– Comme vous dites, c’est original. Lâche-t-il d’une manière pincée qui ne me laisse rien présager de bon.

Et merde, me répétais-je pour moi même. Est-ce que je viens de ruiner la seconde chance qu’on m’a donnée à cause d’une simple plaque de glace ? Merde, merde… Mon cœur est de plus en plus lourd, mais je tiens bon et retiens mes larmes.

– Terminons ce constat voulez-vous ?

C’est tout ce que j’arrive à dire pour mettre un terme à ce silence insoutenable. Il saute sur l’occasion, car il semble aussi désorienté que moi par ce revirement de situation. Nous terminons le constat en moins de dix minutes. Heureusement, ce n’est que de la taule froissée et les deux véhicules sont en parfait état de fonctionnement. Nous n’avons donc pas besoin d’appeler de dépanneuse. Il est onze heures moins dix quand nous avons terminé et je ne sais toujours pas ce qui va se passer ensuite. Il se tourne alors vers moi et me dit :

– Mademoiselle Matthieu, écoutez cette situation est un peu délicate et pour être tout à fait honnête avec vous, je risquerai de manquer à mes devoirs de médecin si je vous reçois tout à l’heure.

À l’écoute de ces mots, mon cœur s’emballe et ma respiration s’accélère. C’est bien ce que je craignais. En seulement quelques minutes, j’ai réussi à ruiner toutes mes chances d’être suivie par un médecin compétent. Alors que j’ai traversé toute la France uniquement pour ça.

Merde. Comment vais-je faire ? Je baisse la tête et essaie de faire en sorte qu’il ne puisse pas voir mon visage. Je ne veux pas qu’il y lise la tristesse et le désespoir qui doivent y être imprimés en gros caractères. Je ne vois pas ce que je peux répondre à ce qu’il vient de dire, l’insulter n’y changerait rien et le supplier, outre m’apporter un ridicule supplémentaire, ne le transformerait pas en médecin impartial à mon égard. Je décide donc de ne rien répondre. Je prends le feuillet du constat qui me concerne et me dirige au volant de ma voiture sans lui adresser un mot, ni même un regard. Comme c’est devenu une trop grande habitude ces dernières semaines, je me raccroche au peu de fierté qu’il me reste.

Une fois la portière fermée, je démarre en trombe sans prendre en considération le fait que je viens d’avoir un accident. Je veux mettre le plus de distance possible entre cette situation et moi et j’ai bon espoir d’y arriver. Sans m’en rendre compte, je conduis ma voiture jusque sur les rebords du Lac Léman que je découvre pour la première fois de ma vie. L’endroit est magnifique, je décide donc de garer ma voiture et de marcher pour m’aérer l’esprit. Il fait froid et il n’y a pas mal de vent, mais cela me fait un bien fou. J’ai l’impression que chaque rafale de vent emporte avec elle une mauvaise pensée. Cela m’apaise un peu, mais je crois qu’il faudra bien un ouragan entier pour arriver à emporter celui qui se passe dans ma tête.

Je me sens désemparée devant ce nouvel échec qui intervient si tôt dans ma vie alors que je commençais à penser que tout irait mieux pour moi à présent. Est-ce que je devrais retourner à Paris et me faire suivre par le Dr Hahneman en attendant ma greffe ? Mais comment le pourrais-je ? Devrais-je tenter de contacter un autre médecin de la région ? Après tout, le Dr Bringer ne doit pas être le seul médecin compétent en Haute-Savoie, non ? Allons, Soldat ! Tu as perdu une bataille, mais pas encore la guerre. Tu peux encore te battre, alors bats-toi !

Je prends une grande inspiration et décide que tout espoir n’est pas encore perdu. Je pars donc à la recherche d’un restaurant où je pourrai me poser au chaud et déjeuner tranquillement en attendant mon rendez-vous avec mon garagiste. À 14 h je suis devant le garage qui est censé m’empêcher de glisser sur de nouvelles plaques de glace. Quand il voit le côté avant droit de ma Clio défoncé, il me demande ce qu’il s’est passé. Je lui raconte alors la mésaventure qui s’est déroulée le matin même et il me répond qu’il n’est même pas étonné que ça me soit arrivé vu l’état de mes pneus. Il me demande de revenir deux heures plus tard pour récupérer ma voiture et il me promet qu’avec ses nouveaux pneus, ma Clio ne glissera plus jamais de sa vie.

Me voici donc de nouveau désœuvrée pour quelques heures et étant donné que le temps est encore glacial, je dois me trouver un nouvel abri pour l’après-midi. Contrairement à sa promesse, le garagiste ne me laisse récupérer ma Clio que vers 17 h 30. Heureusement, le soleil n’est pas encore couché, je peux me dépêcher de rentrer à la bergerie avant qu’il ne fasse nuit. Il ne faut pas oublier que j’ai un phare en moins après tout. Le chemin du retour jusqu’à la bergerie se passe sans encombre et je me sens même rassurée par la présence de pneus tout neufs. Il est un peu plus de 18 h quand je me gare sur le parking. Catherine est dans la boutique en train de servir quelques clients, je décide donc de ne pas la déranger et de monter directement dans ma chambre, lui adressant tout de même un signe de la main au passage.

Vers 19 h 30, comme c’est devenu une habitude, je descends dans la salle de séjour du chalet et entame la préparation du dîner. Catherine me rejoint quelques minutes plus tard, les bras toujours chargés de bûches pour allumer un feu dans la cheminée.

– Alors, ton rendez-vous avec Arthur s’est bien passé ? m’interroge-t-elle depuis l’autre bout du salon.

Il faut que vous le sachiez : je n’aime pas décevoir les gens. C’est pour cette raison que j’ai choisi d’opter pour la double stratégie du mensonge et de l’évitement concernant ce délicat sujet.

– Oui, tout s’est bien passé. Je dois d’ailleurs retourner le voir dans quelques jours pour des analyses complémentaires.

– Oh, très bien ! J’espère qu’il ne t’a pas parlé de voiture comme il le fait avec Richard.

 Je ferme les yeux et inspire un bon coup. L’ironie de cette conversation me reste en travers de la gorge…

– Non, je vous rassure il ne m’a pas embêté avec ce sujet. Je crois qu’il avait assez d’occupation avec mon dossier médical.

– Tant mieux ! Tiens au fait, si tu le revois prochainement, est-ce que tu pourrais lui amener les derniers résultats d’analyse de Richard ? J’ai oublié de te demander avant que tu n’y ailles aujourd’hui. Ça nous rendrait vraiment service. Comme tu l’as remarqué, nous manquons de temps pour nous, la Bergerie nous donne pas mal d’occupation en ce moment.

Oh misère. Mais dans quelle histoire me suis-je embarquée avec mes mensonges ?

– Oui, bien sûr, je n’y manquerai pas !

Ce que j’avais prévu à l’origine, c’était de prendre rendez-vous avec un autre médecin tout en faisant croire que j’étais suivie par le Dr Bringer. Mais quand j’ai planifié mon mensonge, je n’avais absolument pas prévu que Richard ai de nouveau besoin de le consulter. Cela m’était complètement sorti de la tête. Mais comment vais-je faire ?

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