Ella et Arthur : Chapitre 4

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Commencer l’histoire du début

Trois semaines plus tôt.

Au travail aussi, j’en ai reçu de plus en plus souvent des reproches à demi teinte de mes collègues ou de mon patron. « Un peu de nerf, Ella. On se bouge ! », « Mais tu dors ou quoi ? Allez, au travail ! » pouvais-je entendre quand mon entrain ne semblait pas suffisant.

5 mois d’un calvaire interminable. Et puis, il y a environ deux semaines, un jeudi après-midi alors que j’étais en train de comater à mon poste de travail, ma collègue Coralie débarqua en trombe dans mon bureau et me sorti de ma torpeur !

– OK, Ella ! Le patron est absent tout l’après-midi, je te couvre, et toi, tu files chez le médecin immédiatement !

Je la fixais, hébétée, ne comprenant pas où elle voulait en venir. Coralie est arrivée en même temps que moi dans l’entreprise il y a environ deux ans. Elle a intégré le service des achats, tandis que je suis devenue l’assistance directe de la direction. Nous n’avons jamais été véritablement amie, pourtant, nous avons développé au fil de ces deux années, une profonde sympathie l’une pour l’autre.

Pour autant, quand je saisis enfin le sens de ses paroles, je me renfrogna et lui rétorqua :

– Non, merci, Coralie, je n’ai pas besoin d’un psy. Tout va bien !

– Je ne t’ai pas parlé d’une psy, espèce d’idiote, je t’ai parlé d’un médecin ! Même un cadavre ne serait jamais aussi blanc que toi ! Tu as le souffle court au moindre effort et malgré ton rouge à lèvres, on voit bien que tout le sang a disparu de tes lèvres.

– Tu ne crois pas que je suis une fainéante-dépressive ?

– Moi, ce que je vois, c’est une fille malade, qui fait des efforts considérables pour faire semblant que tout va bien. Sauf que tu as l’air de plus en plus malade et que le patron a de moins en moins de patience avec tes erreurs ! Alors, si tu veux te sauver la mise, tu prends maintenant tes affaires et tu files voir un docteur.

– Mais, je ne peux pas, j’ai beaucoup de travail à faire cet après-midi !

– Soyons honnête, Ella ! Jamais tu n’arriveras à faire correctement ton travail dans cet état-là. Regarde-toi dans un miroir, tu es l’ombre de toi même ! Tu n’arrives même plus à donner le change.

– Mais…

– Écoute Ella, si ça peut te convaincre, le patron est déjà en train de chercher quelqu’un pour te remplacer. Si tu ne trouves pas rapidement une solution à cette situation, tu vas perdre ton job en moins de temps qu’il me le faut pour dire bonjour.

J’accuse le choc. Mon cœur se met à tambouriner dans ma poitrine de manière frénétique. En l’espace de quelques secondes, je me sens faible et nauséeuse. Coralie, qui comprend vite ce qui est en train de se passer file ouvrir la fenêtre alors qu’à l’extérieur la température ne dépasse pas les 5 °C. Puis elle sort de la pièce et revient quelques secondes plus tard avec des gâteaux.

– Ça fait combien de temps que tu n’as pas mangé ?

Je ne répondis pas, pensant que ce n’était pas la peine.

– Ella, tout va bien se passer ma belle ! Tout ce que tu dois faire, c’est d’aller chez le médecin. Moi je vais te couvrir le temps qu’il faut pour que tu puisses t’occuper de ta santé.

Je la regardais droit dans les yeux, vérifiant à quel point elle était confiante et sincère. Coralie était une fille honnête. Contrairement à d’autres collègues du bureau, je ne l’avais jamais vu mentir ou colporter des rumeurs. C’est aussi la seule qui, ces derniers mois, ne m’a pas fait de remarques désobligeantes sur la qualité de mon travail. Je la soupçonne même d’avoir en secret rattrapé quelques-unes de mes erreurs.

Réalisant qu’il s’agissait sans doute ma seule chance de m’en sortir, je hocha la tête lentement et lâcha finalement un « OK, je vais y aller ».

– Très bien. Prends quelques minutes pour te sentir mieux et files. Moi je vais m’installer à ta place et prendre les appels et les mails. Il faut que tu me donnes le mot de passe de ton PC avant de partir.

Une quinzaine de minutes plus tard, j’avançais sans énergie dans la rue et pris le métro en direction de chez mon médecin. Le Dr Hahnemann était l’un des rares médecins de la capitale à encore recevoir des patients sans rendez-vous, enfin, seulement le jeudi, et ça tombait bien, puisque nous étions jeudi. Une heure plus tard, il me reçu dans son cabinet. Une fois que nous avons pris place de chaque côté de son énorme bureau en bois, il me posa la question qui introduisait généralement toute consultation médicale.

« Alors, Mle Matthieu, que puis-je faire pour vous ? »

Dans la salle d’attente, j’avais élaboré une réponse qui ressemblait à « Et bien, je ne me sens pas tip top en ce moment » ou bien « Pff, je suis un peu fatiguée ces derniers temps ». Mais, à mon grand regret, ce n’est pas l’une de ces réponses-là qui sortit de ma bouche à ce moment-là . À la place de cette phrase toute simple qui m’aurait coûté peu d’énergie et évité de mettre à jour mes sentiments, un torrent de larmes et de sanglots prit possession de moi.

– Docteur, ça va paaaaaaaaaaas…

Le docteur Hahneman a dû comprendre que c’était important, car il n’a rien dit. Il m’a laissé épancher ma tristesse et mon désespoir jusqu’à ce que j’en sois venu à bout. Je crois que c’est la première fois de ma vie que je suis donnée en spectacle (pour reprendre l’expression de ma mère) de cette manière devant quelqu’un. En y repensant, je me sens un peu honteuse, mais aujourd’hui je me console en me disant que si je ne l’avais pas fait, il ne m’aurait peut-être pas prise autant au sérieux et peut-être qu’aujourd’hui je n’aurais pas la réponse que j’attendais depuis des mois. Je n’ai donc aucun regret, mais sur le moment ça m’a fait drôle de lâcher les vannes de cette manière.

Le docteur Hahnemann a commencé par me prescrire une semaine d’arrêt de travail « pour que je puisse reprendre des forces », m’a-t-il dit, un bilan sanguin complet et vu que je n’avais pas l’aire très motivée pour les antidépresseurs, de l’homéopathie tenter d’améliorer mon moral. En ressortant de son cabinet, j’ai tenté de dissimuler mes yeux bouffis derrière des lunettes de soleil. Complètement inapproprié pour la saison, mais au point où j’en étais… Le fait d’avoir complètement vidé mon sac m’a procuré beaucoup de soulagement, et rien que parce que c’est la seule personne sur terre qui m’a vraiment écoutée sans me juger (avec Coralie qui m’a sauvé la mise aujourd’hui), cet homme aura mon éternelle reconnaissance.

Je n’ai rien raconté à Fabrice, pourquoi l’aurais-je fait ? L’homme qui partageait ma vie depuis près de 10 ans et avec lequel j’étais sur le point de me marier à la fin de l’année avait choisi d’adopter la stratégie du déni. Pire, il s’était ligué avec ma mère, pour former un duo terrifiant dont le but était de me faire retrouver la raison et sortir de ma condition de paresseuse. Cette situation nous avait beaucoup éloignés et nous ne passions plus beaucoup de temps ensemble.

Le lendemain matin de ma consultation, j’ai filé au laboratoire d’analyses le plus proche de chez moi pour faire ma prise de sang, puis je suis passée à la poste pour envoyer mon arrêt de travail à mon employeur qui, j’en étais sûre, n’allait pas apprécier, et enfin suis rentrée chez moi pour profiter de mon lit le reste de la journée. Les résultats sont tombés 24 h plus tard. Tous les indicateurs étaient dans le rouge. Mon médecin m’a renvoyé faire d’autres analyses qui m’ont occupé plus que de raison alors que j’étais censée me reposer. Au fur et à mesure que les résultats tombaient, mon arrêt de travail a été prolongé de semaine en semaine jusqu’à aujourd’hui. Pendant tout ce temps, Fabrice n’a pas fait mine de remarquer que je n’allais plus au travail. Il ne m’a posé aucune question, en dehors du classique « ça va ? » et a passé pratiquement toutes ses soirées à l’extérieur avec son soi-disant nouvel et meilleur ami Paul. Le Paul en question étant apparu dans sa vie seulement le mois dernier, j’ai l’impression qu’il est sorti tout droit d’un chapeau magique celui-là. Ou plutôt, celle-là ? 

À lui non plus je ne lui en veux pas, et à vrai dire, je suis même soulagée qu’il ne soit pas là non plus ce soir. Au moins sa présence ne me pèsera pas et je n’aurais pas besoin de faire semblant d’être « normale » alors que je viens d’apprendre que je souffre d’une maladie mortelle.

J’en profite donc pour me détendre et laisser mes pensées vagabonder à leur guise. Et sans m’en rendre compte, je m’assoupis dans mon bain. Quelques heures plus tard, ce sont mes propres tremblements qui me tirent de ce sommeil sans rêves dans lequel j’étais tombée. L’eau du bain a refroidi et moi avec. Je me lève douloureusement et attrape ma serviette pour me sécher. Les extrémités de mes doigts ainsi que mes lèvres sont devenues bleues. J’attrape une autre serviette pour enrouler mes cheveux mouillés et file à toute vitesse dans la chambre pour m’habiller et m’enfoncer sous la couette épaisse. Il se passe un bon quart d’heure avant que je n’arrête de trembler de froid. Quand mon corps retrouve un peu de chaleur, je m’assoupis de nouveau pour me réveiller aux premières lueurs du jour.

Rapidement après avoir repris conscience, l’évidence me frappe, Fabrice n’est pas là. Il n’est pas rentré cette nuit. Ce n’est pas vraiment dans son habitude, d’ordinaire, même si c’est tard, il finit toujours pas rentré et quand je me réveille le matin, il est toujours là, allongé dans le lit près de moi.   Deux possibilités sur la situation actuelle. Soit, il lui est arrivé un truc grave, soit, il vient de franchir une nouvelle étape concernant son désintérêt vis-à-vis de moi. Je lui envoie donc un message pour vérification :

Ella : « Rien de grave ? Tu n’es pas rentré cette nuit. »

J’attends quelques minutes puis mon téléphone se met à vibrer.

Fabrice : « Nn ma puce. Tt va bi1. Chui resté chez Paul hier. »

Option 2, donc.

Quelques secondes plus tard, un nouveau message de Fabrice fait vibrer mon téléphone.

Fabrice : « T a lappart ce soir ? »

Alors là, je ne comprend plus rien.

Ella : « Comme toujours. »

Fabrice : « OK a ce soir. »

Oula. Ça sent pas bon.

Le soir même à 18 h 30 précise, j’entends la porte d’entrée de notre appartement qui s’ouvre puis se referme. J’entends Fabrice qui enlève son manteau puis ses pas qui remontent le couloir jusqu’à la chambre. Il ouvre doucement la porte de la chambre et murmure :

« Ella, tu dors ?

– Non, seulement je me repose.

– OK, tu peux venir dans le salon stoplai ?

Machinalement, j’obéis, en sachant bien que ce qui m’attend dans le salon ce n’est pas une surprise du genre « week-end en amoureux à Venise ». Dix ans que je connais Fabrice, j’ai donc déjà une idée assez précise de ce qui va se passer maintenant. Je le vois s’asseoir dans un des fauteuils du salon, je prends le temps de m’asseoir dans celui d’en face. Il a le regard fuyant, cela veut certainement dire que 1) il n’a toujours pas retrouvé son courage perdu et 2) je dois certainement m’attendre à devoir écouter une montagne de conneries ce soir. Mais vu que mon espérance de vie est considérablement réduite, je décide que je n’ai ni le temps ni l’énergie pour tout ça. Je décide alors de prendre les devants :

“Je ne veux plus qu’on se marie.

Je lis la surprise dans son regard. Il ne devait pas s’y attendre à celle-là. Lentement, il tourne son regard vers moi et finit par me regarder droit dans les yeux quand il m’avoue :

« D’accord. »

Silence. Je viens de lui rendre un grand service et il le sait. Pour autant, si je le connais toujours aussi bien, dans les secondes qui vont arriver il va tenter de se justifier par tous les moyens.

“Ella. Je suis désolée, je ne voulais pas qu’on en arrive là. Je…. Comment dire, tu as changé ces derniers mois. On dirait que tu t’es transformée en clocharde. Regarde-toi ! Tu ne prends même plus soin de toi. Tes cheveux sont sales, tu as grossi, tu ne fais plus rien non plus à la maison, maintenant c’est moi qui dois tout faire. J’ai essayé de te motiver comme je pouvais, l’idée du psy dont ta mère t’a parlé, c’est même moi qui l’ai eu. Mais si tu ne veux pas te reprendre en main, je ne peux pas le faire à ta place. Écoute, j’ai parlé avec ta mère aujourd’hui. Elle non plus elle ne comprend pas ce qui se passe. Elle m’a dit qu’elle ne t’avait pas éduqué à ne rien faire et elle aussi elle se sent perdue. Je lui ai dit que tout cela avait atteint notre couple, et elle m’a dit qu’elle comprendrait si jamais je voulais qu’on se sépare.”

Ça faisait longtemps que je n’avais pas entendu autant de phrases sortir à la fois de sa bouche. Il doit vraiment être en train de culpabiliser le pauvre petit. Normalement, c’est à ce moment-là que j’aurais dû renverser la situation en sortant mon certificat médical de femme mourante pour le faire culpabiliser encore plus. Mais mon instinct me dit de ne pas le faire. Ne pas faire d’esclandre, comme dirait ma mère. Après un instant de réflexion, je finis par lui dire avec hypocrisie :

— Fabrice. Je tiens à te remercier sincèrement de ta patience envers moi ces derniers mois. Tu as été formidable et tu as raison, tout est entièrement de ma faute. J’assume toute la responsabilité de ce qui s’est passé et tu pourras dire à ma mère que tu ne m’as jamais causé de la peine.

— Je… euh, oui, d’accord…

Il ne semble pas avoir perçu l’ironie dans ma voix. Suis je devenue une si bonne actrice au fil des mois ?

— Et comment est ce que tu veux qu’on s’organise matériellement ? Je veux dire, avec l’appart”, les meubles, et tout.

Il rougit. Hyper mauvais signe chez lui.

– Bah, je ne sais pas si tu te souviens, mais en fait, le bail est à mon nom.

C’est donc ça, la raison pour laquelle il semble si honteux. Il veut me virer de ce qu’il considère être chez lui. Après un instant de choc face à ces révélations, l’amertume prend place progressivement. Nous étions sur le point de nous marier, et sous prétexte que j’ai grossi et que je ne fais plus autant le ménage qu’avant, non seulement il va mettre un terme à toute notre histoire, mais en plus il va me virer de l’endroit où je vis.

– Et j’imagine que ma mère est également d’accord sur ce point ?

– Euh oui, oui. Elle m’a dit que ce n’était pas de ma faute alors que je n’avais pas à assumer les conséquences. Donc, euh, si je te laisse deux semaines pour partir, ça te va ?

Cette dernière question me fait d’un upercut et me coupe la respiration. Je me force au calme et décroche mon plus beau sourire d’hypocrite et rétorque :

– Si tout le monde est d’accord, alors c’est parfait ! Dans deux semaines, je serais partie,toi et mes parents, ne vous inquiétez pas.

– OK. Donc, euh, je vais prendre quelques affaires et crécher chez Paul en attendant que tout soit réglé.

– Quelle bonne idée ! Dis-je en affichant un sourire amer. Et pourquoi ne pas prendre Paul comme nouveau colocataire quand je serais partie ?

Fabrice baisse les yeux au sol, plus nerveux que jamais. Sur ceux, et après quelques secondes d’hésitation, il se lève et marche vers la chambre. Perdue dans mes pensées affolées, je ne remarque que le bruit de la porte de l’appartement qui s’ouvre, puis se ferme derrière lui quelques minutes plus tard. Dans mon esprit, je sais qu’il faut compter environ 45 secondes pour qu’il sorte de l’immeuble, 2 minutes pour qu’il tourne au bout de la rue. C’est le temps que j’attends avant de me mettre à pousser des hurlements de colère et de détresse. C’est clair que tout le quartier a pu en profiter, mais je n’en ai plus rien à faire…

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