Ella et Arthur : Chapitre 1

Il est à peine 6 h quand ma Clio 2 pénètre sur le périphérique, chargée jusqu’à ras bord de tout ce que j’ai décidé d’emmener avec moi. Le GPS de mon smartphone m’indique que le trajet jusqu’à la Bergerie durera entre 6 et 7 h, durée à laquelle il faudra que j’ajoute les nombreuses pauses dont j’aurais besoin étant donné que j’ai passé ma nuit à angoisser et non à dormir, ainsi que les éventuels embouteillages. Une vraie Parisienne prévoit toujours les embouteillages.

Je suis née et j’ai vécu toute ma vie à Paris et dans sa région. À l’exception de mes vacances ou de quelques voyages à l’étranger, je n’ai jamais rien connu d’autre que ce mode de vie avec ses avantages et ses inconvénients. Ce que je suis en train de faire est une grande révolution pour ma petite existence. C’est principalement ce genre de pensées qui me tient compagnie pendant les trois premières heures du trajet. Puis peu à peu, mon esprit met son passé de côté et s’intéresse à son avenir. Je n’ai aucune idée de ce que je vais devenir. Est-ce que je vais retrouver un logement stable ? Un emploi ? Et puis bien entendu, je ne peux m’empêcher de me poser la question la plus dérangeante : est-ce que je vais survivre à cette foutue maladie ? À un certain moment, pour éviter que l’angoisse ne prenne le dessus, j’allume la radio et bascule sur la chaîne de Rires et Chansons. Même si les chansons ne sont pas les plus tendance, les sketchs des humoristes offrent à mon esprit un peu de répit et certains arrivent même à me faire rire.

Peu après Bourg-en-Bresse, le paysage commence à devenir vallonné puis franchement montagneux. Il est environ 15 h quand l’A40 me fait longer Genève et la frontière suisse. Peu de temps après, mon GPS m’entraîne dans un dédale de routes départementales enneigées que je trouve de plus en plus inquiétant. Il est évident qu’en bonne Parisienne je n’ai pas pensé une seconde à m’équiper de pneus neige. Alors, quand les virages se font de plus en plus serrés et les paysages de plus en plus blancs, mes mains s’accrochent de toutes leurs forces à mon volant. Je vais de plus en plus lentement et ce n’est pas du goût des autres automobilistes qui me suivent de près (trop près) et qui semblent pressés de me dépasser. Mais comment peut-il y avoir autant de voitures dans un endroit aussi perdu ? Vers 16 h 30, fort heureusement, j’arrive à destination. La Bergerie de La Haye semble être une institution dans le coin, car sur les derniers kilomètres, plusieurs panneaux m’ont indiqué comment m’y rendre. Il semblerait donc que ce soit un endroit connu. Tant mieux pour moi, cela limite considérablement les chances que je tombe dans un réseau mafieux.

Quand je pénètre sur la propriété de la Bergerie de La Haye, j’aperçois au bout du chemin que j’emprunte deux bâtiments en bois, l’un ressemble à l’idée que je me fais d’un chalet de montagne tandis que l’autre a plus l’aspect d’un hangar. C’est fou, mais je viens à peine de me rendre compte que le mot bergerie n’était pas qu’un mot vide de sens et qu’il impliquait effectivement que j’allais désormais vivre à proximité des moutons. Moi qui n’ai jamais été au contact des animaux, pas même en présence d’un poisson rouge, cela me fait tout drôle. Je roule lentement pour remonter l’allée et prends mon temps pour m’imprégner de l’atmosphère qui règne ici. Quand j’arrive au niveau des bâtiments, je découvre qu’ils donnent sur d’immenses prairies qui, d’après mes connaissances avancées en élevage, doivent certainement servir à faire paître les animaux. Je n’en reviens pas. Finalement, cet endroit ressemble pour beaucoup à ce que je m’étais imaginé. C’est incroyable !

Malgré la stupéfaction qui me submerge, je décide de garer doucement ma voiture à côté d’un tracteur à la peinture verte rutilante. Est-ce que j’ai le droit d’avouer que c’est aussi la toute première fois de ma vie que je me trouve à une telle proximité d’un engin agricole ? Ne vous méprenez pas, en vraie Parisienne je me suis bien rendue à plusieurs occasions au Salon de l’agriculture organisé chaque année à la Porte de Versailles, mais le contexte d’une foire et celui d’une vraie Bergerie semblent différer. C’est comme le fait de découvre une œuvre dans un musée et d’en avoir une à la maison, ça n’a absolument rien à voir !

Bref ! J’éteins le moteur et descends de la voiture en la seule compagnie de mon sac à main, laissant mon immense tas d’affaires bien au chaud dans ma Clio et pars immédiatement à la recherche d’une vie humaine. J’ai prévenu Catherine que j’arriverai dans ces horaires-là, elle devrait donc être là à m’attendre. Rapidement, j’aperçois ce qui ressemble à un petit magasin au rez-de-chaussée du chalet et distingue quelques mouvements à l’intérieur, c’est donc cette direction que je prends. Et ce, au pas de course, puisque la température ne semble pas dépasser les 2 °C. Immédiatement quand j’arrive au niveau de la vitrine, je comprends qu’il s’agit d’une véritable échoppe et décide d’y pénétrer sans attendre. Aussitôt que je pousse la porte en verre, la sonnerie caractéristique fait relever sa tête à la femme qui se trouve derrière le comptoir rempli de produits laitiers.

A première vue, celle-ci semble du même âge que ma mère, soit environ la cinquantaine d’années. Légèrement plus grande que moi, elle a les cheveux châtains attachés en chignons malgré une frange qui lui cache le front. Elle ne porte pas de maquillage, ce qui me semble inhabituel, et pourtant, la peau de son visage est aussi belle que celle des publicités pour les crèmes Nivea. Quand elle relève la tête au moment où je passe la porte d’entrée, son regard est franc et presque rieur, tandis que sa bouche m’offre le sourire le plus sincère qui ne m’ait jamais été adressé. Ça y est, je suis complètement dépaysée !

– Bonjour,  tu dois être Ella, n’est-ce pas ?

– Bonjour, Catherine. Effectivement, c’est bien moi !

– Je m’attendais à recevoir un coup de fil de ta part, m’informant que tu t’étais perdue en chemin, mais apparemment tu as trouvé le chemin de la Bergerie sans difficulté.

– Mon smartphone a été d’une efficacité redoutable, c’est à lui que revient tout le mérite !

– Et bien, tu as eu de la chance qu’il capte assez de réseau pour te conduire jusqu’ici, ce n’est pas le cas pour tout le monde. Il faudra que tu me donnes le nom de ton opérateur !

-Avec plaisir ! J’espère que je n’arrive pas à un mauvais moment ! Vous avez l’air occupée. Est-ce que c’est l’endroit où vous vendez vos fromages ?

– Tout à fait, ainsi que notre lait et nos yaourts. Nous ouvrons tous les soirs de 17 h à 19 h. Tu arrives juste avant les premiers clients. Et malheureusement ce soir, je suis seule pour gérer la boutique, alors ce qu’on va faire, c’est que je vais tout de suite te montrer ta chambre, comme ça tu auras le temps de t’installer tranquillement pendant que je m’occupe de la vente. Et ensuite, j’aurais le temps de te montrer le chalet. Pour la bergerie, il faudra attendre demain qu’il fasse jour.

– D’accord, c’est très gentil de votre part ! Est-ce que vous ne souhaitez pas que je vous aide à quelque chose plutôt ?

– Ne t’inquiète pas pour cela ! Tu seras mise à contribution le moment venu. Mais pour l’instant, la priorité est que tu sois bien installée et que tu te sentes chez nous comme chez toi !

Je n’ai jamais entendu de tels mots sortir de la bouche d’un être humain s’adressant à moi. Je me sens un peu confuse et je ne sais pas vraiment ce que je suis censée répondre après une telle marque de gentillesse.

– Bien, laisse-moi juste une minute pour me laver les mains et je t’accompagne à ta chambre !

– Bien sûr !

– Où se trouvent tes affaires ?

– Elles sont dans ma voiture.

– Tu as besoin d’aide pour décharger ?

– Oh non, ne vous inquiétez pas. Je pourrais les monter dans ma chambre pendant que vous serez occupée à la boutique.

Deux minutes plus tard, Catherine m’ouvre le chemin pour me faire découvrir mon nouvel espace de vie. Sur le côté de la boutique se trouve un long escalier conduisant au premier étage du chalet qui représente la partie habitable du bâtiment. Le rez-de-chaussée étant réservé à l’activité commerçante. Quand je passe la porte d’entrée derrière Catherine, je me rends compte que l’espace habitable est énorme. Catherine m’informe que ma chambre se situe au quatrième niveau, juste sous les toits. Fort bien, les muscles de mes jambes me remercieront de monter chaque jour autant d’escaliers. Quand nous arrivons au troisième étage, je me rends compte que contrairement aux autres niveaux, il ne s’y trouve qu’une seule et unique pièce. Il s’agit de ma chambre. Et effectivement, les deux versants du toit du chalet descendent de chaque côté d’une poutre centrale impressionnante. Le mobilier de la chambre est composé d’un lit simple, d’un bureau, d’une armoire en bois et d’un fauteuil en cuir. La pièce est propre et prête à m’accueillir. Catherine m’informe également qu’une salle de bain est présente derrière une porte que je n’avais pas remarquée. La décoration n’est pas vraiment à mon goût, mais je me sens pleine de gratitude d’avoir un toit au-dessus de ma tête. Au sens propre, comme au sens figuré.

Catherine me demande si j’ai tout ce qu’il me faut et une fois que j’ai répondu par l’affirmative, elle se dépêche de redescendre pour aller accueillir ses premiers clients. Avant de redescendre pour aller chercher mes affaires, je fais le tour de la pièce et visite la salle de bain. Elle est relativement classique et dans celle-ci, pas de baignoire, uniquement une douche. Ouf ! pensé-je intérieurement.

Il me faut environ une demi-heure pour remonter toutes les affaires qui se trouvent dans ma voiture, jusqu’à ma chambre. Quand l’opération est terminée, je suis sur les rotules et me maudis d’avoir emporté tant d’affaires avec moi. Puis je me console en me disant que ce sont les seules affaires que je possède désormais et que le jour où Fabrice déménagera, il lui faudra beaucoup plus d’énergie qu’il ne m’en a fallu pour ramener ces valises jusqu’ici. Au lieu de commencer à déballer mes affaires, je décide qu’une douche est quelque chose de bien mérité après et profite du temps qu’il me reste avant la fermeture de la boutique pour me détendre et profiter de mon nouvel environnement.

À 19 h, je descends dans la pièce principale du chalet qui se trouve au premier étage. Malgré mes nombreux aller-retour pour remonter mes valises vers ma chambre, je n’ai pas pris le temps d’observer cet endroit à la fois moderne et traditionnel. Pour le moderne, on a la cuisine flambant neuve uniquement séparée du reste de l’espace par un comptoir monumental surmonté d’une immense planche de bois vernis. Pour le côté traditionnel, il faut tourner le dos à la cuisine et observer le salon dont les canapés en cuir et recouverts de couvertures sont tous regroupés autour d’une cheminée en granit. Un tel endroit ne peut laisser personne indifférent. Il n’est pas forcément luxueux, mais tous les éléments naturels présents comme le bois, la pierre ou encore le cuir donnent une véritable impression de chaleur et de confort. Bref, c’est un endroit dans lequel on se sent naturellement bien.

Quelques minutes plus tard, je suis rejointe par mon hôte portant dans ses bras plusieurs bûches de bois. Elle se dirige ensuite vers la cheminée et se lance dans l’allumage d’un feu. Pendant cette opération nous prenons le temps de discuter. Je lui réitère que je suis bien installée et que je ne manque absolument de rien.

– Ça, je m’en doute, rit-elle, je n’ai jamais vu arriver quelqu’un ici avec autant de valises !

– Oui, Mmm, c’est parce que…

– Ne t’en fais pas ma belle, tu as le droit d’apporter tout ce que tu veux ici, et même un chien si ça te fait plaisir ! Seulement, je rigole en pensant que tu as dû remonter tout cela jusqu’en haut ! Les clients étaient impressionnés !

A présent, je me sens gênée. C’est le sourire franc de Catherine qui fait disparaître tout sentiment de malaise.

Quand le feu est allumé, Catherine passe derrière les fourneaux pour préparer le dîner. Autant pour le feu, je n’ai pas osé proposer mon aide, autant pour la cuisine, je me porte immédiatement volontaire. Et c’est tout aussi volontiers que Catherine m’affecte à l’épluchage et au découpage des légumes. Rapidement, la conversation reprend et elle commence à m’expliquer le fonctionnement de ce lieu qui me paraît si atypique :

Catherine et son mari, Richard, ont acheté cette Bergerie il y a 11 ans dans le cadre d’un projet de reconversion professionnelle pour tous les deux. Ils en avaient marre d’habiter en ville et n’en pouvaient plus d’exercer des métiers qui n’avaient aucun sens à leurs yeux. Les premières années de leur installation, ont été particulièrement difficile, il a fallu tout apprendre de l’élevage, constituer un troupeau, et surtout, trouver des moyens de vivre de leur travail. Cette dernière partie a été sans doute la plus difficile. Jusqu’à ce qu’ils aient l’idée de développer en parallèle une activité touristique visant à accueillir les citadins en mal de dépaysement. Grâce à cette activité secondaire, ils ont maintenant des revenus suffisamment stables pour dormir sur leurs deux oreilles.

Concernant la Bergerie à proprement parler, Catherine et Richard disposent d’un troupeau de 120 brebis et de trois béliers permettant d’assurer la reproduction. Ils disposent également d’une fromagerie « qui se trouve juste en dessous de nous » et dans laquelle ils transforment le lait de brebis de différentes manières, comme j’ai pu le voir quand je suis arrivée. En écoutant Catherine parler, j’ai l’impression de découvrir un monde complètement nouveau.

Richard nous rejoint environ 1 h plus tard et il semble être d’un tempérament aussi honnête et rieur que sa femme. Nous dînons tous les trois dans une ambiance agréable et ils ne manquent pas une occasion de se moquer de ma condition de Parisienne fraîchement débarquée à la campagne. Épuisée, je rejoins ma chambre vers 22 h et sombre dans les bras de Morphée en moins de temps qu’il le faut pour compter jusqu’à 10.

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